Le crâne ancestral

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Nouvelle

Romain H 

publié le 06 October 2009 11:59 de 90.13.245.[...]
   

VOICI CE QUE J’AURAIS ÉCRIT





J’aurais pu raconter n’importe quoi. Mais n’importe quoi avec des contraintes. Un roman style OULIPO, ou quelque chose comme ça. Mais j’ai choisi de raconter autre chose. Des bribes de vie peut-être. Des éléments. Ça commencerait un lundi. Ou peut-être un mardi. Le personnage principal ne serait pas un héros. Il serait dentiste, ou psychanalyste. Quelque chose comme ça. Il serait dans une ville. Tokyo, ou Monaco, ou Nice, ou Naples. Mais je préfère Naples. Sans doute parce que c’est l’Italie. Et même si je ne parle pas italien, ce n’est pas grave. Ce serait l’histoire d’un type, qui se balade dans les rues, à la recherche de quelqu’un. Quelqu’un qu’il ne connaît pas. Ou peut-être quelqu’un qu’il connaît. Ou bien quelqu’un dont il aurait entendu parler un jour, et qu’il devrait rencontrer. Et effectivement il rencontrerait cette personne. Ils iraient ensemble boire un verre, dans un bar. Ils parleraient de choses et d’autres. De métier, de religion, d’amour, d’amitié ; ils parleraient de vins, de littérature, ils parleraient de gastronomie, que sais-je encore ? D’informatique, peut-être, ou de musique. Ils seraient heureux de parler ensemble, heureux d’être là tous les deux à boire ce verre de whisky, ou de bière, ou cette tasse de café, ou ce verre de rhum. Ils décideraient de partir ensemble, au cinéma, au théâtre, ou au restaurant. Et puis dans un de ces lieux ils croiseraient deux femmes, pas alléchantes du tout. L’un des deux séduirait une des deux femmes. Et puis ils iraient à l’hôtel pour faire ce qu’ils ont à faire. Je raconterais la scène avec détachement, sans pornographie. Je raconterais qu’ils rentrent dans la chambre. Et moi, narrateur, je resterais devant la porte, ou assis sur le canapé dans le couloir, et comme ils ne feraient pas de bruit je ne raconterais presque rien de leurs ébats. L’homme et la femme passeraient la nuit dans cette chambre de l’hôtel de cette rue de Naples. Oui, rappelez-vous, nous sommes à Naples. Et puis je partirais avant qu’ils ne sortent de la chambre. Je ne saurais pas s’ils vont continuer leur vie ensemble, ou si c’était juste pour une nuit. Et puis je rejoindrais l’histoire du deuxième homme, qui n’a pas séduit l’autre femme, et puis qui est rentré chez lui, avec sa femme, son fils, et qui soupe, tranquillement, à l’heure qu’il est le lendemain soir. Il doit être aux environs de vingt heures. Il ne regarde pas les infos. Il se liquéfie ensuite tranquillement dans son canapé, en fumant un cigare, ou une cigarette, ou même la pipe, s’il en a une. Et puis je parlerais d’autre chose : le chien en bas le l’immeuble, qui passe sans aboyer. Le chat dans la loge de la concierge, qui demande son repas sans miauler. Je parlerais aussi de cette prostituée, à Barcelone, qui ne dort pas, pis qui attend, comme ça, dans la rue, en remuant les fesses pour les automobilistes. Je n’en dirais pas plus. Je ne sais même pas si ce spectacle me dégoûterait, peut-être que oui, ou bien non. Ensuite le premier homme de tout à l’heure, un mois plus tard, retournerait dans le café dans lequel il est allé avec le deuxième homme, qui s’appelle Philippe. Le premier homme n’aurait eu qu’une aventure d’un soir avec la femme de tout à l’heure. C’était une femme moche, assez grande, avec du rouge à lèvre et une robe noire. Et puis j’aurais du mal à raconter autre chose. Quelqu’un viendrait à côté de moi me demander si je peux lui passer la machine à écrire. Et puis je reviendrais à mon poste de travail un ou deux mois plus tard. Je relirais le début de l’histoire, cherchant quelque chose d’autre à raconter. Je raconterais que la prostituée s’est fait renverser par une voiture, et qu’elle est grièvement blessée. Que le chien n’aboie toujours pas. Mais que le chat s’est mis à miauler. Je raconterais aussi que les deux hommes se retrouvèrent dans un autre bar de la ville, et qu’ils parlèrent encore. De vins, de gastronomie, et puis de rien d’autre. Que cette fois-ci ils ne rencontreraient pas de femme, et qu’ils iraient au restaurant après avoir bien bu. Qu’ils mangeraient tous les deux un carpaccio en buvant du chianti, et puis une côte de bœuf, avec des pâtes italiennes, cette fois-ci avec un vin rouge français. Ce serait du Bordeaux, ou bien du Bourgogne, peut-être même du Beaujolais. Ils passeraient exactement deux heures et trente-sept minutes à table, mangeant lentement, et buvant encore beaucoup. Au bout d’une heure trente, le premier homme sortirait pour fumer une cigarette. Et pendant ce temps le deuxième homme boirait encore, quelques gorgées, de ce… disons ce Bourgogne. Le premier homme reviendrait, sentant légèrement le tabac. Il aurait fumé une Philip Morris avec l’un des serveurs du bar qui était sorti en même temps que lui. Pas loin d’eux, une femme se mettrait en colère contre son mari avec lequel elle est attablée, pour une raison inconnue aux deux hommes. Elle jetterait la carafe d’eau à la figure de son mari, et puis elle lui collerait une baffe assez violente. À ce moment là les deux hommes choisiraient de demander l’addition. Ils n’attendraient pas que le serveur la leur apporte et iraient directement au comptoir payer la note. Ensuite je ne me souviendrais plus très bien. Je cois que le premier homme irait par les quartiers touristiques de la ville. Peut-être que le deuxième homme l’accompagnerait quelques temps avant de repartir chez lui, assez éméché, et puis le premier homme marcherait encore un peu, en titubant légèrement. Les deux hommes ne se reverraient plus jamais. Il ne me resterait plus qu’à raconter la convalescence de la prostituée, ou l’histoire du chien-qui-n’aboie-bas, ou celle du chat-qui-a-faim. Je raconterais un lever de soleil la même année, un beau lever de soleil d’automne, ou bien d’hiver. Je parlerais des passages des passants dans un jardin public. Le vol des moineaux. Les amoureux qui passent. La hauteur des arbres. S’ils ont été taillés ou non. Et puis je changerais de ville, j’irais à Paris, ou non, peut-être à Nantes, une ville de France en tout cas. Je vous dirais que vous pouvez continuer de me lire. Que ça vaut le coup. Que vous en sortirez grandis, ou quelque chose comme ça. Et puis l’histoire ne s’arrêterait jamais. Je prendrais le temps de vous parler des sciences, la biologie, la physique, l’astronomie, en évoquant un astronome devenu fou, interné à vie dans un hôpital psychiatrique, un de ces peureux face à la probabilité des trous noirs, qui peuvent nous absorber en un quart de seconde. Et puis je parlerais de Goethe, de Nietzsche, de Spinoza et de Victor Hugo. Je parlerais d’un enfant surdoué qui les lit déjà à douze ans. J’irais enfin dormir, et en me levant je voudrais commencer à réécrire, mais je n’y arriverais pas alors je mettrais des points de suspension sur une dizaine de pages, entre deux crochets. Et puis ça me plairait ainsi, je n’en demanderais pas plus pour la matinée. Peut-être même pour la journée. Et puis j’irais boire un café, vous délaissant au milieu de cette histoire, sans me préoccuper de vous, de ce que vous voulez savoir d’autre. Je boirais un café. Et l’histoire s’arrêterait là. Ou bien non, peut-être qu’elle continuerait encore cent, ou deux cent pages, selon qu’il me reste du café, et que je ne doive m’absenter pour en racheter. Je vous parlerais de mon clavier, qui est noir, mais qui pourrait être blanc, ou gris, ou vert, ou bleu, ou violet. Je regarderais un instant le téléphone, qui peut sonner, là, n’importe quand, et que je peux choisir de décrocher, ou pas. Je le décrocherais quand il viendrait à sonner. Ce serait une association humanitaire qui m’appellerait pour faire un don. Je dirais à mon interlocutrice, à moins que ce ne soit un interlocuteur, que je n’ai pas d’argent, que ça ne m’intéresse pas, qu’ils peuvent rappeler dans un mois ou deux. Ou bien un an. Dix ans même. Et puis on raccrocherait tous les deux, moi avec mes économies, elle, ou lui, avec une réponse négative. Il ou elle continuerait d’appeler les gens, selon une liste pré établie, et peut-être que certaines réponses seraient positives. Et puis il ou elle finirait sa journée, trois heures plus tard, et je serais toujours en train d’écrire. Je chercherais quelque chose d’intéressant à vous raconter. Je fouillerais dans ma mémoire. Je feuillèterais un ou deux livres. Peut-être trois. Je lirais quelques pages, et puis ce que je vous raconterais ensuite n’aurait rien à voir avec ce que j’ai lu. Ce serait une histoire mystique, ou une réflexion suite à la lecture d’une parabole biblique. Je ne sais pas laquelle. Celle-ci. Ou celle-là. Je commencerais à me sentir nerveux après tout ce café ingurgité, et puis, comme si de rien n’était, je recopierais deux vers de poésie :



La lune a du sable dans les yeux

Et tes cheveux coulent dans la lettre « e »



Et puis peut-être que ce morceau de poésie vous plairait. Alors vous feriez peut-être un léger sourire, ou soudain la lecture de ces phrases vous ennuierait encore plus qu’il y a quelques minutes, et vous vous demanderiez pourquoi vous êtes encore en train de me lire. La lune s’essuierait les yeux, mais les rayerait avec les frottements du sable. Et les cheveux formeraient une boule, comblant l’espace creux de la lettre. Vous seriez alors un peu confus, cherchant un sens à ce morceau de poésie. Et puis, quelque part dans l’océan indien, sur une île encore préservée, un enfant dessinerait un chameau. Il ferait nuit pendant que vous me lisez. Ou bien il ferait jour. Vous vous diriez que l’auteur de ces mots est un peu fou. Peut-être auriez-vous raison, ou bien pas. Et puis tout ce qui compterait, à cet instant précis, ce sont les quatre prochains vers qui vont apparaître sur les pages. Je ne vous ferais pas attendre.



Dans une hutte noire et bleue

Fournaise de la petite crépusculaire

Vont et viennent Marie Et Matthieu

À quatre pattes sur un bout de nerf



Ensuite nous parlerions, enfin, je vous parlerais des centimes accumulés dans un petit pot de verre, juste à côté de moi. Je vous dirais que je vais les compter, une à une, toutes les pièces, et que j’écrirai encore autant de mots qu’il reste de pièces. Et je les compterais effectivement. Il y en aurait cinquante-quatre. Et j’écrirais :



MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOTMOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT MOT

Mais quelque chose me donnerait encore envie d’écrire davantage, vous laissant deviner que le grand intérêt de cette histoire est pour un peu plus tard, peut-être pour la fin du récit. À moins que vous n’y ayez déjà trouvé quelque chose, un élément, une bribe qui vous fasse deviner la suite du récit, peut-être son dénouement. La prostituée dans son lit d’hôpital compte les jours qui passent. Le chien n’aboie toujours pas. Le chat a fini de manger. C’est à peu près tout ce que je pourrais vous raconter à cette heure précise de l’histoire des trois personnages. L’enfant a dessiné son chameau. Il pleut quelque part sur la terre. Un homme politique meurt en ce moment. On ne sait pas son appartenance politique, son bord, comme on dit. On sait juste qu’il est mort. Voilà ce que je vous raconterais. Et puis aussi : en ce moment un peintre indien peint une chaussure ouverte dans un lac, ou peut-être un étang. Ou alors :



La première étoile

Brille

Danseuse à poil

Tu fais de la Tamise ton violon de Mandchourie



Et dans un lavabo quelque part sur la terre, coulent goutte à goutte de l’eau de source, mais la maison est abandonnée et personne ne s’en aperçoit.



L’eau coulerait toujours goutte à goutte dans ce lavabo quelque part sur la terre. Et dans un dictionnaire mystique les lettres de la définition du mot entité se retournent, voilà ce que je vous raconterais. Et puis je partirais pour un long voyage, jusqu’en Amérique latine. J’en reviendrais quelques années plus tard.



[…]





Quelques années se sont écoulées. J’ai rencontré un prophète. Une caissière aussi. Et puis j’ai côtoyé des animaux, chiens et chats. Chiens qui aboient et chiens qui n’aboient pas. Chat qui miaulent, tous, tous ceux que j’ai vu. J’étais parti en train, et puis en bateau. Je suis revenu en bateau, et puis en train. Et me revoilà. Vous n’avez pas attendu la durée de mon voyage pour commencer de lire la suite. Et pourtant. Attendez trois ans, quatre mois, huit jours, sept heures, trente-sept minutes et quarante huit secondes avant de poursuivre cette lecture. C’est important, et ce paragraphe sert à vous le rappeler : Il faut respecter les horaires.



[…]



Nous voici donc trois ans, quatre mois, huit jours, sept heures, trente-sept minutes et quarante huit secondes après la dernière fois que vous avez approché ce livre. La prostituée est sortie de l’hôpital. Le chien est mort. Le chat vieillit, et miaule encore.



Chapiteau féodal dans la hutte

Ton métal ressurgit en volutes

Et dans le triste cri

Doux est l’insecte



Deux mille deux cents quarante neuf mots nous séparent du début de cette histoire. Je vous disais qu’il y aurait deux hommes, qui à deux reprises iraient boire un ou plusieurs verres dans deux bars différents de Naples, et que la deuxième fois ils iraient ensuite au restaurant. Je vous disais que le premier homme irait fumer une cigarette durant le repas. Ce jour là, à l’autre bout de la ville, il y aurait un bar fermé pour cause de faillite, et devant ce bar un homme passerait avec un rat sur l’épaule, qui ferait peur à une passante. La nuit serait tombée depuis trois heures trente environ, il serait aux environs de minuit, et dans une vieille bâtisse de la ville, une horloge sonnerait les douze coups de minuit. Il n’a aurait pas de crime cette nuit à là à Naples, mais des hommes emportés par des ambulances pour cause d’ébriété. Ils passeraient la nuit à l’hôpitaL À trois heures du matin une bonne partie de la ville serait déjà endormie. Il y aurait peu de nuages dans le ciel. Un clochard mourrait sans qu’on sache pourquoi dans une rue peu fréquentée de la ville. Une femme crierait en voyant une souris dan sa cuisine, aux alentours de une heure du matin en rangeant la table après avoir reçu deux invités dans son petit appartement. Il y aurait une bagarre dans une boîte de nuit, faisant deux blessés légers. Deux adolescents passeraient la nuit à jouer à des jeux vidéo. Et enfin, quand toute la vie nocturne avait suivi son petit chemin d’heureux et de moins heureux événements, et d’autres anodins, le soleil se pointerait dans l’horizon, et nous serions en été, vers la fin du mois d’août, et les boulangers aux fournils en verraient les premiers rayons par une petite lucarne, ou par la vitrine du magasin. Les hommes les femmes et les enfants se réveilleraient, à des heures différentes. Un homme irait chercher du pain et des friandises dans la boulangerie la plus proche. Il ferait assez chaud, aux alentours de 28 degrés à neuf heures du matin, et un chien boirait un peu d’eau sur les rebords d’une fontaine utilisée vers 8 heures du matin, encore mouillée.



Je raconterais le destin d’un oiseau blessé. Je décrirais en détail la posture d’une femme âgée priant la vierge Marie chaque jour depuis l’aube jusqu’au crépuscule. Il y aurait des voitures qui polluent l’atmosphère dans toutes les villes du monde, où il y aurait des truands qui truandent, des hommes charitables qui aident des handicapés, des infirmières qui mettent des pansements à des malades, des informaticiens qui ont mal à la tête, des curés qui relisent la bible, des menuisiers qui font une pause, des garçons de café qui servent des cafés et des rhums, des femmes de ménage qui relèvent la tête après avoir lavé une grande étendue de carrelage sale. Il y aurait aussi un géologue qui étudie des cristaux de roche. Et nous serions là, vous et moi, à nous demander où va ce monde, avec sa folie qui va jusque dans mes mots, et que plus tard on appellera surréalisme, peut-être, ce monde avec ses illusions, avec ses trottoirs propres ou dégueulasses, avec sa poésie qu’on lit ou qu’on ne lit pas, qu’on aime ou qu’on n’aime pas , ce monde avec ses gares et leurs voix informatiques, ne pouvant venir d’aucune femme réelle. Ce monde avec tous ses livres, ses classeurs, ses cahiers. Ce monde avec ses foules et ses solitaires, ses peureux et ses aventuriers, ce monde qui tourne quand même mais qui tourne mal, à moins qu’on ne considère qu’il tourne bien. Il y a eu un chat, un chien, une prostituée, un enfant qui dessine, deux hommes qui rencontrent deux femmes, et l’un deux qui couche avec l’une d’elle, du moins c’est ce que je vous aurais raconté. Et nous serions là, vous et moi, à nous demander si les femmes de ménage vont de nouveau pointer le nez vers le sol, et continuer de laver, d’aspirer, d’épousseter. Nous serions là et il nous suffirait simplement, dans un éclat d’encre, qu’une tâche s’éparpille et forme des mots, encore un peu. Cette tâche éparpillée ce serait :



Crève-cœur au soulier de pamoison

L’article de la mort grésille

Et de cloque en cloque petite nonne

Tu sais que Kant est mort aussi



Et puis plus rien.



Le silence.



Un poil de vent qu’on imagine.



Une plume qui tombe d’un oiseau.



Un caillou qui fond en lave.



Vous êtes entrés dans une histoire. Ou plutôt, est-ce vraiment une histoire ? Et que viennent faire ces morceaux de poésie ? Vous voudriez en savoir un peu plus sur les deux hommes de tout à l’heure, parce que l’histoire c’est eux. Elle a commencé avec eux alors elle doit continuer avec eux. Et peut-être s’achever avec eux. Peut-être allez-vous penser que le reste est fioritures, sans importance, pourtant cet ouvrage en a besoin, et le narrateur ne peut s’en passer. Vous non plus. Mais vous avez raison, je dois encore vous parler de ces deux hommes. Sans ce récit, personne n’aurait jamais entendu parler d’eux. Des amis, de la famille peut-être, de leurs amis, de leur famille. Je pensais tout à l’heure qu’ils ne se reverraient plus. Mais c’est dans d’autres circonstances qu’ils se seraient rencontrés une nouvelle fois. Un matin d’hiver. Je vous rappelle que cet ouvrage n’est qu’une supposition : je ne raconte pas l’histoire de deux hommes, je vous dis ce que j’aurais pu raconter de leur histoire. Par exemple qu’ils se seraient rencontrés une troisième fois. Que le premier homme aurait été en train de fumer, toujours des Philip Morris. Qu’il aurait été en train de ne penser à rien. Du moins, à rien de très important. Nous serions en 1998, toujours à Naples. Le premier homme serait en train de fumer devant un salon de thé, il serait en train de regarder passer les voitures. Le deuxième homme, Philippe, passerait justement par cette rue là, trois années après qu’ils se fussent rencontrés pour la dernière fois. Ils discuteraient ensemble, dans la rue marchande, et le premier homme écraserait sa cigarette avec son pied droit, c’est peut-être sans importance. Les deux hommes iraient de nouveau dans un bar. Ils échangeraient des documents, peut-être des documents confidentiels, des documents secrets. On peut supposer que le rendez-vous était prévu, qu’ils se seraient donné rendez-vous là, devant ce salon de thé. C’est du moins l’échange de documents qui permet de le supposer. Ils boiraient tous les deux un café, et le premier homme qui recevrait les documents regarderait d’un air inquiet autour de lui, comme s’il se méfiait d’un quelconque espionnage, laissant effectivement deviner que ces documents ne sont pas de n’importe quelle nature. Le narrateur de ce récit parviendrait à peine voir quelques parties de mots écrits sur un des documents :



URG

POUR M. LUTR

CONFID

1 000 000 000



Le premier homme rangerait les documents dans un porte-documents qu’il portait avec lui. Et puis je chercherais à vous raconter autre chose. Deux hommes armés entreraient dans le bar, braquant les deux hommes. Philippe tenterait de s’emparer du porte document pour s’enfuir, l’un des deux hommes armés appuierait sur la gâchette, touchant Philippe à la poitrine. Il tomberait à Terre, déversant son sang sur le plancher. Et puis le premier homme laisserait l’un des deux braqueurs lui prendre le porte-documents. Les deux braqueurs s’en iraient en courant, récupérant une voiture dans une rue voisine. Le premier homme crierait au garçon de café d’appeler les pompiers, ou le SAMU, et puis il s’en irait, laissant Philippe déverser son sang sur le plancher. Il disparaîtrait dans la ville, entendant quelques minutes plus tard la sonnerie des pompiers. Il serait paniqué, ne sachant trop où aller, avant de regagner son appartement. Et puis il prendrait une douche, comme pour se laver de la peur qui l’aurait envahi. Et nous serions là, vous et moi, à nous demander, dans le tumulte des événements, ce qu’étaient ces documents. Alors je renverserais le pot de pièces devant moi, comme pour créer un événement qui me permette de poursuivre l’histoire. Quelques pièces tomberaient à terre. Je verrais ces pièces, comme une multitude de « o », et puis j’écrirais :



Où les loups tuent

La nuit est partielle

Et l’aqueduc en couteaux

Cisèle la firme gentille



Nous serions là, vous et moi. Il ferait jour, ou bien il ferait nuit. Cette histoire aurait un sens, ou bien n’en aurait pas. Des hommes seraient en train de lire des documents qu’ils ont saisis lors d’un braquage. Et en lisant l’un d’eux boirait un café très serré dans une grande tasse. Ils seraient dans la Province de Naples, dans une maison aux volets clos. De l’extérieur on ne verrait qu’une petite lueur, par la seule ampoule allumée. Et le narrateur serait au beau milieu d’eux, écoutant leur conversation, mais ne pouvant la retranscrire, parce que ces hommes ne parleraient pas la même langue que lui. Il verrait dans les documents des plans, avec des endroits indiqués, mais il ne saurait dire de quel pays, de quelle partie de la surface de la terre il s’agit.



Le narrateur observerait les plans. L’agitation dans la maison serait sans pareille. Il y aurait au total une dizaine d’hommes, deux pianotant sur des ordinateurs, les autres sortant des plans, comparant des données, comme pressés par la tâche qu’ils auraient à accomplir. Soudain une grande joie s’emparerait d’eux, comme s’ils venaient de découvrir quelque chose qu’ils auraient cherché durant toutes leurs pérégrinations. Le narrateur parviendrait à lire un message écrit en français sur l’un des documents :



Au grill hautain l’heure d’échouer

Le radeau craque au zénith

Et sous le sang se mêlant aux flots

Finie la denrée propice à l’écheveau des marées



Il commencerait à vous apparaître clairement que ce récit évoquerait une épopée d’un genre quelque peu nouveau. Comme si ces personnages qui feraient cette histoire étaient en quête d’un sens nouveau de l’écriture, et que cette découverte avait comme enjeu peut-être l’argent, mais peut-être aussi, et c’est plus probable, le bénéfice pour qui en serait le découvreur d’une certaine forme de notoriété, une quête qui pourrait permettre de mettre au jour la résolution des grandes énigmes de l’humanité, peut-être celle du Big bang, et une multitude d’autres révélations. Et c’est ainsi que je vous laisserais devenir l’un des hommes du groupuscule de cette maison. Je vous lasserais encore un indice glané en français. Vous sauriez juste qu’il faut faire vite.



Féérie quand tu mords au métal

Tu n’es qu’une poussière du mot létal

Et si un pic se lève dans l’eau immobile

Ton salut croustille à manger dedans



Vous seriez là à lire ces mots. Le premier homme s’assiérait dans son salon avec un sentiment de défaite. Philippe aurait été emporté par les pompiers. Et devant vous un mystère à élucider, un langage à traduire, et la résolution prochaine, la découverte, quelque chose sur un rail, une femme à interpeller dans le prochain train, un mot à prononcer à voix basse, un plan à inventer. Je serais là à vous mêler à cette histoire, et peut-être n’auriez-vous plus du tout envie d’y être mêlé. Ce qui n’empêcherait pas au jour de se lever, ni à la nuit de tomber.



Et dans Naples endormie, respirant doucement par le nez et dans un profond sommeil, un enfant parlerait en dormant et dirait : « J’ai des dessins dans l’armoire… La lune est jolie… Papa a menti… En premier il y avait la couleur… ». Et il continuerait de dormir, calmement.


Re: Nouvelle

Romain 

publié le 06 October 2009 16:44 de 90.13.245.[...]
   

Dites-moi ce que vous en pensez, de cette nouvelle, parce que, sur ce site, les commentaires sont devenus rares, et c'est difficile à vivre, ce silence, quand on a publié un texte. Un mot, presque rien, ça suffira. Mais ça peut être encourageant, ou bien amorcer une conversation. Un message quand vous l'avez lue, eh dites moi ce que vous en pensez !!!



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