Le crâne ancestral

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LE MATIN BLANC (Nouvelle réaliste)

Romain Hentzy 
publié le 20 December 2010 13:00 de 90.33.4.79[...]
   

Nouvelle

LE MATIN BLANC


Par Romain Hentzy, Idg 57 (Sagesse Primordiale), Christine (Sagesse Primordiale)

Idée originale : Romain Hentzy




L’aurore pointait déjà dans l’horizon. Tom, chaudement habillé, marchait en direction de cette petite ville de l’ouest français. Il était parti avec pour seul bagage ses angoisses, la peur de l’inconnu. Mais il fallait partir, quitter cette province qui lui était si hostile, depuis ses engagements en faveur de l’écologie et des droits de l’Homme. Il n’avait pas su se faire entendre et, nul n’étant effectivement semble-t-il prophète en son pays il valait mieux le quitter, ce pays. Aller voir ailleurs.

Il s’assit contre un arbre pour regarder les premiers rayons du soleil. Là-bas vers l’est, le soleil se pointait en ce début de matinée. Il tira de son sac une pomme qu’il avait emportée, et puis une bouteille d’eau. Il était parti avec peu d’argent, espérant en trouver en travaillant dans une ville ou l’autre : il ne voulait plus retourner à la campagne. Un bruit se fit entendre au loin, sur le chemin : des chevaux approchaient, menant une petite calèche : un homme et des enfants s’avançaient vers lui, dans la brume qui commençait à se lever. Mangeant lentement sa pomme, Tom attendit que les chevaux soient passés pour sortir de son sac un livre qu’il avait emporté avec lui : 1984, de George Orwell.

Il en avait déjà lu une centaine de pages et commença de poursuivre sa lecture. Le monde tel qu’il le percevait avait des apparences de celui que le livre lui faisait découvrir, du moins c’est ainsi qu’il le ressentait : les caméras dans les villes, la télévision comme un instrument d’oppression et de manipulation du peuple, les lois sécuritaires qui fleurissent dans le pays, la pensée qui tend de plus en plus à l’unique, sans pour autant qu’il s’agisse – et bien au contraire – de pensée universelle, une société qui mène de plus en plus d’individus à vivre égoïstes, et une société qui individualise pour un système qui maîtrise les individus jusque dans leur for intérieur, jusqu’en ce qu’ils ont de plus profond, de plus intime…

En marchant, en quittant son petit village de Saint-Ouran, Tom espérait bien trouver au hasard de ses rencontres de quoi nourrir ses désirs de Liberté, de quoi aller un peu autrement à la rencontre de lui-même, sans se sentir manipulé, intoxiqué par les flux médiatiques, sans avoir ce désir de toujours consommer plus, de courir à la dernière innovation sur le marché… En marchant le long des rivières il se surprit à songer qu’il y avait un dieu, dieu de l’eau, un autre, dieu de la terre, un autre encore, dieu du vent… En tout cas quelque chose qui faisait que l’eau qui s’écoule dans la rivière n’est pas simplement de l’eau, qu’elle fait partie d’autre chose, quelque chose de divin que l’observation assidue lui ferait toucher du bout de l’âme, un mariage qui a quelque chose de féérique, d’immortel, de lointain, quelque chose dont la beauté pourrait faire oublier bien des tourments à un bon nombre de ses contemporains : le mariage de l’eau et du soleil.

Tom lut une cinquantaine de pages, adossé à cet arbre qu’il avait trouvé sur le bord du chemin, puis se décida à s’approcher de la rivière qu’il entendait couler en contrebas. Il traversa le champ sur un petit sentier, et passa un petit pont de pierre surplombant la rivière : à une cinquantaine de mètres de là, un pêcheur à la mouche tentait ses première approches de la journée : Tom voyait le fil aller et venir en l’air, ce fil vert dont la mouche et l’hameçon finissaient par se poser sur l’eau, quelques instants, avant de repartir en l’air, aussi longtemps qu’il le faudra pour que morde la truite, ou un autre poisson d’eau douce… Tom resta une bonne heure à observer le pêcheur qui s’approchait de lui, lentement. Quand il arriva à hauteur du pont, une conversation s’engagea entre les deux hommes, la chance de vivre dans une telle région pour l’un, le plaisir de passer par cet endroit merveilleux pour l’autre, la chance de pouvoir encore pêcher des truites sauvages dans cette rivière préservée, l’espoir pour Tom qu’il aurait un jour l’occasion d’apprendre la pêche à la mouche.

Tom a passé la nuit à la belle étoile, après avoir marché une trentaine de kilomètres depuis la rivière. Il n’a pas fait d’autre rencontre. Il est cinq heures du matin et il dort encore.

Soudain, il est réveillé par un souffle chaud contre sa joue, tout doucement, il ouvre les paupières... un jeune animal se trouve près de lui, il le regarde de ses grands yeux l\'air de dire \"je suis seul... tu veux être mon ami ?\" Pour ne pas l\'effrayer, Tom ne bouge pas encore, il le regarde, lui sourit, puis lui parle tout doucement...Au fond de lui, Tom est émerveillé, voilà la vie telle qu\'il la voudrait, en parfaite communion avec la nature, sans violence pour les animaux. Mais cette pensée réveille en lui un sentiment de lassitude, la réalité est si loin de ce rêve… Combien de fois a-t-il essayé de changer les mentalités autour de lui ? Comment ne pas se révolter en voyant la cruauté de l\'homme, son indifférence ou le seul intérêt du profit ?
Comme beaucoup, il avait lui aussi utilisé les nouvelles technologies, pensant qu\'elles pouvaient être un fabuleux moyen de partage. Lui aussi s\'était inscrit sur facebook, mais sur son mur, il partageait des liens pour sauver la planète, la nature, les animaux, les droits de l\'homme. Il participait et invitait les autres à signer des pétitions pour agir, et pas seulement se lamenter.
Malheureusement, il ne pouvait que constater que les autres, \"ses amis\", n\'en avaient cure. Pas un commentaire, pas un seul n\'avait marqué \"j\'aime\" sur ses liens. Dans ce monde égoïste et superficiel, ils préféraient partager des applications débiles, des vidéos, au mieux des morceaux de musique. Combien le lui avaient dit : ça ne sert à rien, on ne peut rien y faire, c\'est comme ça… Et pourtant il avait argumenté : « Si, cela peut servir, chaque geste de chacun, multiplié par la multitude, cela peut porter ses fruits. Mais bien sûr, ce n\'est pas immédiat, ça ne se voit pas au premier coup d\'œil. » Dans ce monde du paraître, quel intérêt ont toutes ces causes ? Le réchauffement climatique, la déforestation, la disparition d\'espèces animales, l\'injustice humaine, en quoi cela nous concerne-t-il ? Dans ce monde où chacun (ou du moins beaucoup) pensent à leur petite personne, quelle importance ce qui se passera dans des dizaines, des centaines d\'années ? Ils ne sont pas responsables. Ce ne sont pas eux qui ont décidé de massacrer la planète pour le profit, de causer les marées noires, le trou de la couche d\'ozone... Il se sentait découragé, si peu de personnes semblaient penser comme lui... Mais il voulait profiter de ce moment de paix et de sérénité : le petit animal s\'était roulé en boule, tout contre lui, sans doute pour chercher un peu de chaleur dans la fraîcheur du matin. Etait-il seul, abandonné ? Que faire de lui ? L\'amener dans un de ces refuges, trop surchargés en cette saison ? Tant d\'animaux domestiques n\'y trouvaient que la mort, quelle chance avait-il ce petit animal sauvage ? Il ne voulait pas penser à cela. Il ne voulait pas gâter la belle journée qui s\'annonçait : il décida de profiter du moment, de se rendormir contre son petit compagnon. A son réveil, il verrait...

Après cette aventure, quelques années plus tard, Tom a regagné un appartement qu\'il a loué en banlieue lyonnaise. Mais ce voyage lui donnait des envies de retour. Quelques années plus tard, c\'est en ces quelques mots qu\'il s\'exprima :

La mer fait des remous à l’horizon de mes rêves. Sereine, la plage devant moi modèle le paysage d’une étendue presque parfaite, et quelques mouettes s’amusent à taquiner le ciel d’un vol sans danger, remarquable, blanc. Avec moi j’ai emporté Ted, un petit chien que j’avais trouvé un jour au bord de la route alors qu’il gambadait, un peu perdu, vers une destination inconnue. Sa destination a donc été mon appartement.

Je suis là à passer ma main dans le sable, à observer le ciel et la mer, rêveur, mélancolique ou heureux, sentant de moi s’éloigner les dangers d’autrefois. Des marcheurs au loin s’approchent, lentement, très lentement. L’Atlantique en ce début de printemps est comme un messager de paix, de silence, d’éternité. Je suis arrivé à la fin de la montée de la marée, sous un ciel bleu à peine parsemé de quelques petits nuages, et j’ai profité du calme du lieu pour me contenter d’observer le paysage.

J’attendais depuis plusieurs mois de revoir l’Atlantique, et à présent plus rien ne me manque, j’irai dans la soirée boire une bière noire ou un verre d’hydromel en ville, à Nantes ou à Saint-Malo, à moins que j’aille un peu plus vers le sud. Je ferai peut-être une rencontre opportune, heureuse, et je ne serai pas seul durant la longue soirée qui s’annonce. Je vais profiter de mon séjour pour faire un tour en mer sur un bateau à voile, je ferai un tour par quelques ports pour voir quelques vieux gréements, et puis je marcherai où le vent me mènera, et contre le vent parfois, respirant l’air salé de ce côté ouest de la France…

J’ai emporté avec moi un livre de René Char que j’ouvre à cet instant, il s’appelle Fureur et Mystère et m’a déjà emporté dans un monde à peine lointain, la dernière guerre, vue par un Résistant, qui n’avait pas beaucoup de temps pour écrire mais qui, profitant d’un moment de solitude, passait quelques instants à relater des faits de guerre, des réflexions sur le poète et la poésie, réflexions qui tombent au bon moment, quand on finit par ne plus trouver de sens ou d’intérêt à son travail, poète, artisan des rimes, alchimiste du verbe et de la métaphore, apiculteur se faisant piquer par les rimes, menuisier polissant et vernissant des mots usés, berger veillant sur un cheptel de poèmes vivants, poète, métier où l’on ne reste pas toujours pour l’exercer dans les sillons du langage et de l’écriture…

Il faut savoir aussi aller se nourrir ailleurs, essayer d’autres métiers, d’autres activités qui nourriront la prose, embelliront les vers, feront naître des rimes, allongeront ou raccourciront les poèmes, me rapprocheront de la grande poésie, celle d’un Baudelaire ou d’un Lautréamont, continuer le travail, ne pas savoir si un jour ou l’autre l’on ne va pas achever le travail poétique, passer à la nouvelle, au roman ou à autre chose. Les mouettes s’emmêlent dans le ciel, se parlent, semblent s’immobiliser puis reprennent de plus belle, les vagues continuent leur va et vient incessant, paisible, infini…

La mer est comme un poème, immense, mouvant, vivant, regorgeant de trésors vus ou insoupçonnés, de bateaux coulés, de coquillages, de poissons rares, de prédateurs, de coraux, de muses et de sirènes, la mer comme un poème de Prévert, la mer comme une prose de Cendrars, la mer la mer qui emporte les voyageurs pour un jour ou pour toujours, et qui étend les rêves des hommes, réveille aussi leurs terreurs, la mer qui me caresse l’âme aujourd’hui en laissant le vent souffler sur les pages du livre et le refermer. Les marcheurs que je voyais au loin ne sont maintenant plus qu’à une trentaine de mètres, c’est un jeune couple marchant au rythme des vagues, les yeux vers le sable, rarement vers le ciel, sans parole, semble-t-il moins en paix que moi à l’heure où je le vois arriver.

J’ai une orange dans ma poche, quelques sous dans mon portefeuille, un porte-clefs avec la clé de mon appartement, et puis le billet de train légèrement déchiré que j’ai pris le temps de plier en marchant depuis la gare vers la plage. Le cri des mouettes m’éveille à leur curiosité, elles passent au-dessus de moi et semblent regarder mon livre, en discutant gaiement, en riant peut-être… Les jeunes marcheurs passent devant moi, je reçois comme un sourire de la jeune fille auquel je réponds, et je les vois partir ensemble vers mon oubli. Je repense à mon jardin que quelques herbes nouvelles parsèment durant mon absence, et que j’enlèverai à mon retour. Je pense aux abeilles dont il faudra bientôt s’occuper.

Et puis de nombreuses musiques écoutées durant l’hiver semblent éveiller en moi des mots que je ne soupçonnais pas avant, j’ai le sentiment d’être un pèlerin de Compostelle sorti des sentiers battus, arrivé à Nantes plutôt qu’à Saint-Jacques, arrivé près de l’immensité de l’océan plutôt que devant une église.

J’ai tout mon temps, et dans mon esprit l’air qui passe sur le sable a quelque chose de sucré, de doucement acidulé, de parfaitement apaisant. Et comme je ferme le récit de mon histoire de ce jour, peu à peu je reviens à moi, sors de ce songe où tout comme vous je me croyais au bord de la mer, tant la distance dans le réel peut-être réduite par le rêve, et je passe un instant près de vous à respirer l’océan – avant de rouvrir les yeux.

Je rouvre les yeux et je regarde la pièce dans laquelle je me trouve mes yeux se posent sur la pendule et je regarde l\'heure, zut ! J\'ai passé plus d\'une heure à méditer sur la plage et la possibilité d\'un éventuel retour mais voilà la vie normale reprend le dessus…

Je siffle Ted, de la même façon que je sifflais ma chèvre quand je vivais a la campagne, habitude que j\'ai gardée, mais j\'ai dépassé l\'heure de sa sortie quotidienne
alors je descends l\'escalier et je me dirige vers le square qui se trouve tout près de chez moi…
Il commence à faire nuit et nous nous promenons tous les deux lentement :
je pense à cette rencontre, cette rencontre méditée il y a peu cette rencontre opportune, heureuse, quelqu\'un à qui parler avec qui je pourrais discuter converser car j\'aime le contact humain… C\'est alors que j\'entends un : \" Hé ! Tu viens chéri ? \" Je me retourne et la voilà ma rencontre, opportune, heureuse ! J\'essaie d\'engager la conversation sur la beauté des lieux, le hululement de la chouette dans l\'arbre, les bruits du petit bois mais pas le temps, elle a autre chose à faire :
tant pis ! La conversation ce sera pour une autre fois.
J\'espère qu\'au moins je pourrais le boire ce verre, ce soir même si ce n’est pas à Nantes ou à Saint-Malo, mais au moins un verre...
Je suis tellement rêveur… Je sais très bien que dans mon jardin ce n\'est pas quelques herbes que je vais devoir enlever, depuis le temps que je suis parti, c\'est carrément des broussailles !
Je remonte lentement dans mon appartement, suivi de Ted et je prépare sa gamelle et mon repas, et… me dis que franchement, j\'ai bien envie d\'y retourner, à la campagne...

La campagne... Y penser me fait encore sourire, et rêver... Mais je vis d\'autres aventures à Lyon, depuis que j\'y habite, alternant les petits boulots d\'animation et l\'écriture, sans oublier le saxophone... Il est vrai que je médite très souvent, et que ma vie a des côtés oniriques, que j\'ai depuis longtemps cherchés et que je comprends que ma sœur aînée m\'envie. J\'aime passer des soirées avec un ou deux amis musiciens, qui, alors que je tâtonne le saxo dont j\'ai appris les rudiments il y a quelques années, alternent si c\'est Jean l\'harmonica, si c\'est Paul le violon et quand c\'est Alain le xylophone. Les mélanges instrumentaux que nous nous offrons parfois sont de véritables moments de plaisir, précédant souvent quelques heures de paresse dans ma vie : je me laisse souvent, quand mes amis musiciens quittent mon appartement, à un rêve éveillé ou à une méditation nonchalante où les notes flottent encore en moi comme des algues dans la mer, semblant émettre dans les profondeurs de mon esprit les sons les plus purs, jusqu\'à un silence d\'une perfection inégalable, sauf à se rappeler que la ville a aussi ses mouvements, et ses bruits cacophoniques que ces instants là me font négliger et oublier... Les sonneries des pompiers, au loin, deviennent alors d\'illusoires soubresauts sonores, que seul le retour de ces rêveries me fait de nouveau accepter comme des éléments du réel...

Je me souviens de mon escapade de fuyard courageux vers l\'ouest... C\'est alors, émerveillé par de nouveaux sons naturels, que j\'ai appris et goûté comme on savoure un mets très rare la musique des éléments, et le silence de la forêt... D\'autres choses encore, d\'autres choses aussi m\'ont alors émerveillé, et je garde en moi comme un trésor les enseignements de cette aventure qui, c\'est ainsi que je le ressens, ne s\'arrêtera jamais : un marin reste marin pour l\'éternité ; un voyageur n\'arrête jamais le voyage... Et quand je ne marche pas sur un chemin, je le fais en conscience, et c\'est très bien.

Un voyageur n\'arrête jamais le voyage... et chaque jour le voyage se poursuit et chaque nuit en est le rêve peut être…
Dans ma tête, il y a plein de projets, pleins de défis à réaliser et tous les petits boulots que je fais en font partie :
un jour musicien, un autre peintre, un autre encore distributeur de prospectus ; tout ce que je fais m\'apporte le plaisir du changement, de la nouveauté, de la diversité,
du matin quand j\'ouvre grand mes fenêtres, au soir où je regarde tout simplement passer les voitures dans ma rue, tout est voyage, tout est dans la façon dont je regarde les moments qui remplissent ma vie…
Je n\'ai plus de jardin, ce jardin dont j\'avais tant pris soin mais il me plait de faire encore pousser plantes et fleurs sur le rebord de mes fenêtres, sur mon balcon, là où il y a de la place :
j\'aime leur parfum au printemps…
Et je médite encore et toujours, dans mon appartement il y a beaucoup de lieux aménagés qui rendent agréables mes séances de méditation :
petites fontaines d\'eau, jolies musiques zen, coussins moelleux et confortables, tout ce qui fait que je me sens bien chez moi,
et l\'hiver, dans mon petit appartement bien chauffé, bien enroulé dans ma couette, je peux rêver du voyage qui se poursuivra le lendemain...

Je me suis levé tôt ce matin. Et en moi cette idée : faire du cinéma. J’ai vu des crépuscules inoubliables, et des aurores que les champs cultivés me faisaient adorer…

J’ai marché la nuit sur des routes et sous la pluie, cherchant un endroit où dormir, un jour au petit matin je suis tombé sur un hôtel où j’ai pu dormir, après avoir marché dans le froid et sous la pluie…

Je cherchais ce que l’on ne peut trouver qu’après de vrais efforts, comme si en marchant sur les routes inconnues j’avançais dans la résolution de mes propres énigmes… J’avais rêvé d’atteindre le pôle Nord alors plutôt que d’attendre sans jamais le faire j’ai pris des risques autour des grandes villes, croyant parfois ne jamais arriver à destination, quand j’en avais une…

J’avais besoin de me libérer de certains dogmes, je savais que partir à l’aventure me ferait voir les choses autrement, j’avais décidé de faire « que ma vie rejoigne mon propre rêve », j’avais choisi de me rapprocher des étoiles, et de savoir me contenter d’un ciel étoilé pour être heureux. Je voulais me libérer de cette société de consommation qui place la consommation comme but, et non comme moyen de subsistance, je voyais sans cesse dans le commerce l’innovation qui mène les individus à ne vouloir qu’acheter, consommer.

J’avais besoin de me libérer d’une partie des enseignements religieux qui me pourrissaient l’esprit, j’avais besoin d’aller un peu plus près des dieux celtes, de voir le dieu de l’eau dans un ruisseau, et de voir dans le soleil l’être aimé, et dans la lune celle que je recherchais depuis si longtemps… Je voulais apprendre à mieux connaître la nature, et à m’y adapter, voyant qu’un jour ou l’autre, peut-être, avec l’évolution du climat et peut-être les grandes migrations à venir il allait falloir savoir s’y adapter, et savoir se servir de la Terre pour survivre, si nous continuons ainsi les changements qui risquent de nous toucher sont grands, cela peut arriver vite alors mieux vaut savoir quelles sont les plantes comestibles, mieux vaut savoir faire son pain, et avoir été assez exigeant avec soi-même pour supporter une impermanence plus intense au fil du temps.

Quand on sait se servir des fruits de la terre, les transformer, quand on sait savourer un coucher de soleil, sans demander davantage, on a plus de chances de connaître le bonheur qu’en exigeant toujours plus. Se rapprocher de la Nature c’est se rapprocher au plus près de la définition de nous-mêmes, de la définition d’Homme. S’engager quand on voit des crimes contre la Nature c’est témoigner de sa conscience de l’unité : quand je signe une pétition contre les OGM c’est parce que je sais que les fleurs que je connais n’ont pas envie qu’on les transforme : la Nature, il faut s’y adapter, et non pas la soumettre, la posséder.

Les plus grands bonheurs que j’aie connus se trouvent dans des moments de relation intense avec la Nature, quand comme elle je voyais s’accomplir, grandir, évoluer le fruit de la vie. Il en était ainsi quand j’ai appris à faire le pain, Déméter ne devait pas être loin, et il m’a suffi, je me souviens, un jour que je salais l’eau dont on se sert pour la fabrication, pour me sentir en mer, simplement parce que mon esprit était apte à voyager avec les parfums : cela m’est arrivé par surprise, j’ai passé quelques secondes à me sentir au milieu de l’océan, sans rien dire à mon maître d’apprentissage je venais de vivre une expérience fabuleuse, que peuvent difficilement vivre ceux qui sont intoxiqués par les images télévisées.

J’ai vécu si intensément un grand nombre de phénomènes naturels qu’il m’arrive de ne plus me sentir obligé de voyager pour être loin : regardez le ciel, à Québec, à Nantes, à Sétif on peut voir aussi des étoiles. Regardez les étoiles sans baisser les yeux, et imaginez que vous êtes dans l’un de ces lieux. Petit à petit, vous verrez la magie de l’immensité qui nous entoure, il vous suffira d’essayer de respirer avec un arbre pour vous rapprocher de cette connaissance : nos ancêtres viennent des étoiles, nous venons des étoiles, et c’est à mesure que l’on apprend à vivre avec la Nature que notre esprit s’embellit, le ciel finit par être à l’image de nous-mêmes, nourri par des pensées positives, content d’être là, nous nous sentons reliés à tout ce qui vit, on aurait presque envie de passer la nuit ainsi, sans dormir, à attendre l’aurore et le premier chant des oiseaux.

Pour percevoir à quel point chaque journée est différente, c’est bon de changer ses habitudes. Peut-être que vous êtes déjà nombreux à vivre cette expérience, alors ces mots seront pour ceux qui n’y sont pas encore parvenus : si le plus grand nombre parvenait à prendre conscience qu’il est relié au reste de l’univers, le monde changerait presque dans un souffle, dans l’apparition de la première étoile, dans l’écoulement de l’eau qui ouvre la voie d’un nouveau ruisseau…

Deux ans plus tard : Tom s\'est retrouvé à la rue. De retour à la campagne, il raconte...

La pluie battait le pavé. Je marchais, j’avais froid, j’avais faim. Je me suis assis sur un petit muret devant la gare. Une passante, qui sortait de la boulangerie avec deux baguettes à la main, en passant m’offrit l’une des deux. Je devais avoir l’air de quelqu’un qui avait faim. Et, oui, j’avais faim. J’ai arraché un morceau de pain, l’ai avalé rapidement. Est-ce que j’ai pensé qu’il devait y avoir autre part dans la ville quelqu’un qui comme moi aurait besoin d’un morceau de pain, je n’en sais rien, mais j’ai laissé le reste de la baguette sur le muret, ce que j’allais regretter le lendemain, tiraillé par une faim qui ne cessait de croître. Mais je n’ai pas mendié, je n’en avais peut-être pas la force, je rêvais d’une bonne bière, d’un bon casse-dalle, d’une chambre chauffée. Un soir, toujours aux environs de la gare, j’ai cherché un immeuble où je pourrais m’abriter pour la nuit. J’en ai bien trouvé un mais la porte d’entrée n’était ouvrable qu’avec une clé. J’ai attendu un peu. Il pleuvait. Il faisait froid. Et puis un homme est sorti de l’immeuble. Il m’a demandé si j’avais oublié mes clés. Je lui ai répondu que oui. Il a tenu la porte le temps que je passe : j’avais enfin trouvé un endroit chaud pour dormir. Je me suis dirigé vers l’ascenseur, y suis entré, et j’ai choisi le huitième étage, comme le chiffre huit m’accompagnait depuis quelques temps : les huit œuvres, que j’étais en train de réaliser à l’époque où je me suis retrouvé à la rue, les huit œuvres, et l’une d’elles était un chat-grenouille, bleu, une œuvre du hasard, née d’une tache de peinture sous un drap blanc sur lequel j’avais renversé le reste d’un pot de peinture bleue. Je passais à l’époque des heures entières, dans mon atelier, à clouer, à ficeler des morceaux de bois que j’ai fini par tolérer, bien plus tard après que je les ai brûlées, comme des œuvres d’art. Elles étaient une représentation symbolique de la torture, c’étaient des colonnes de bois que j’avais torturées, lacérées, clouées, ficelées, brûlées. Il y avait du noir, du rouge, je rentrais parfois au beau milieu de la nuit et avant de dormir j’allais passer un coup de peinture, éclairé par un projecteur assez puissant. J’assistais la plupart du temps quasiment seul aux installations successives que je réalisais, et quand durant le jour je présentais mon travail les éloges n’étaient pas fréquents : comment peut-on faire l’éloge d’une œuvre qui représente, même de manière très symbolique, une brûlée vive ? Pendant que je marchais dans les rues de la ville, je n’arrivais pas à prendre suffisamment de recul concernant mon travail. Tout était trop trouble, j’essayais de réfléchir au sens et à l’importance de l’art, mais l’énergie qui m’enveloppait était sans lumière, et cela se reflétait sur mon travail puisque le résultat aux yeux des spectateurs était plutôt de l’ordre de l’inachevé. J’étais entouré de mort et j’avais besoin de m’extraire de cela en me disant que c’était impossible, en me disant que le dernier de sentiments positifs avait quitté mon âme, et que je ne pouvais plus compter que sur moi-même. Peut-être vous demandez-vous pourquoi j’’écris cela, et la raison pour laquelle je reviens sur ces événements… Sans doute parce que j’ai besoin de partager quelque chose, ou peut-être est-ce un acte altruiste qui a comme objectif de témoigner que la lumière finit toujours par revenir, même quand on croit l’avoir perdue à jamais. Que ce que l’on vit une fois, une fois qu’on a passé l’étape, on s’en souvient presque avec plaisir… Mes œuvres me dégoûtaient par moments, et le plus insupportable était de ne pas parvenir à avoir moi-même un regard objectif sur elles. J’avais besoin du regard des autres, et surtout j’avais besoin qu’on m’explique mes œuvres, comme si elles s’étaient réalisées d’elle mêmes, comme une sorte de nécessité de la matière qui se servait de moi comme d’un outil de travail, j’étais au service de l’art, avec comme devoir de mettre quelque chose là où il n’y avait rien, c’était comme si j’extrayais quelque chose pour le manufacturer ensuite, comme si je sortais quelque chose du néant, qui aurait très bien pu être joli, mais que je devais retirer à tout prix pour le transformer ensuite. Un jour tous mes morceaux de bois sont devenus blancs sous l’effet du pinceau, un autre jour mon plan de travail est devenu une œuvre d’art à part entière. En voici l’interprétation que j’en ai faite : une nouvelle version de la chute des tours jumelles. La réalité artistique, ou pataphysique, c’est comme on voudra, était la suivante : l’une des deux tours, plus petite que l’autre, est tombée comme un domino sur la seconde, et le passage que je décrivais dans mon œuvre était l’instant juste avant le contact des deux tours. Une autre œuvre que j’avais nommée antéchrist parce qu’elle était un contre-symbole du Christ sur la croix, était ainsi faite : j’avais croisé des morceaux de bois de tailles identiques au milieu d’une colonne de bois, j’avais enroulé de la ficèle en faisant se toucher chaque « ligne » sur la partie supérieure de la colonne, et j’avais planté comme pour représenter des boutons de chemise des clous aux têtes larges sur une bonne partie de la hauteur de la colonne. Ainsi, le personnage et l’instrument de torture se confondaient sur un même objet. J’étais à Nancy et je ne parvenais pas à trouver un sens ou une part artistique à mes œuvres. J’avais faim et je ne trouvais pas la lumière. Après être sorti du huitième étage de l’hôtel où j’avais passé la nuit, et après avoir salué une jolie locataire de cet étage, je suis retourné en ville. Je me suis mis assis sur un banc le long d’une allée assez jolie, dominée par le blanc de la pierre qui la constituait. Je n’avais aucune idée du lieu où je pourrais trouver de l’eau, alors j’apprivoisais le froid sans même penser à rentrer chez l’ami qui m’hébergeait avant mon départ pour la rue. Sans penser non plus, dans l’état de démence dans lequel je me trouvais, que mes proches se faisaient un sang d’encre parce qu’ils me savaient parti au hasard (ils ont même pensé que j’avais pu repartir en Italie, ayant parlé d’y retourner peu de temps avant mon départ). Je suis allé dans un bar, j’ai bu une bière. Aussi bonne que celle qu’on avait partagée dans mon atelier avec Jean, quand il était venu photographier mes emprunts au « néant ». J’ai réappris à écrire en pratiquant les arts plastiques : de la même manière qu’en saxophoniste je pourrais désapprendre à jouer pour changer de jeu, j’ai désappris et réappris à écrire au fil de l’art. Quand je suis rentré chez mon ami, le soir d’une sorte d’ultime effort pour retrouver la chaleur d’un appartement, sa porte était entr’ouverte et il dormait déjà. J’ai mangé un peu. Nous étions aux environs de la Saint-Nicolas. Quand je repense à ces heures là, je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui les vivent depuis des années. Un après-midi que je m’étais posé sur les escaliers près de la gare, un homme s’est approché de moi avec un regard plus lumineux que jamais, et il m’a tendu, tout sourire, une pièce de deux euros. L’ayant remercié, je me suis rendu dans une pâtisserie et j’ai acheté un pain au chocolat : le meilleur, enfin, l’un des deux meilleurs de ma vie. Épicure devait avoir raison : pour profiter pleinement des choses, il faut parfois aussi savoir s’en priver.

Mes œuvres ont donc été éphémères, même si j’ai pris le temps, en février 2007, d’en exposer une partie. Je les ai toutes titrées. Ainsi, n’ont pas échappé aux flammes : La croix de Galilée, Le lit du Nil, Les ceintures de mégarde n° 1, 2 et 3, l’Ardillon des trois ceintures, La roue allongée, Le rêve vu depuis la chaise, Une idée de l’ange Gabriel, La République anarchiste, Le vin de sang, La sorcière d’astéroïdes, L’Eure-et-Noire, Le tapis de ma salle de bain imaginaire, Jean, et Le chapeau de la République anarchiste.


Alors que je raconte ce petit morceau de mon histoire, la nuit est tombée, voici au moins trois heures déjà. J’écoute Renaud Séchan, Alain Souchon depuis une heure environ… Je me laisse transporter par la musique, alternant les cafés et les balades sous les étoiles. Ce n’est pas ma première soirée comme celle-ci, j’écoute les étoiles, je regarde la lune, près d’un cœur qui se rapproche. Là-bas, tout en bas dans le village, l’eau ruisselle en cascades et le vent tient en éveil les feuilles de peupliers semés, plantés il y a quatre ou cinq ans, sur ce chemin qui se montrait ravissant l’automne venu : vous savez, les feuilles rouges des peupliers qui parsèment les routes qu’on aime tant parcourir à la saison des premières neiges… Ça sent l’encens, ce pourrait être un parfum, avec cette odeur là… Je suis encore éveillé, j’ai le corps courbé pour pouvoir écrire, je m’en aperçois à peine la musique s’est arrêtée… Le silence est bon à boire. La musique est bonne pour la mémoire. Le café aussi, paraît-il. La petite souris aux deux clics semble neuve, elle m’a pourtant déjà accompagné dans bien des écritures, fidèle complice qu’on tient dans la main quand on est écrivain, et qu’on écrit à la machine, la nuit venue, quand le pêcheur à la ligne qui a tenu sa canne à pêche toute la journée est déjà emporté dans les flots des nuages violets : le soleil au bord de la rivière l’a ébloui durant l’après-midi et il continue de colorer ses songes… Dehors, la nuit se fait petite pour égaler l’étendue de mon corps puis elle me fait toucher avec elle à sa propre immensité. À cette heure tout le monde dort, j’ai peur de réveiller Lucie en pianotant un peu trop fort sur les touches. Dans la forêt, les animaux sauvages se sont approchés du chemin tant emprunté par les promeneurs, ils vont s’y poser, après les courses successives de la journée, dérangés par les rares cueilleurs de champignons (nous sommes à la troisième minute du premier août). C’est la nuit et j’ai le temps de veiller, comme un lion, sur un monde paisible, sur un monde endormi, sur un monde qui ignore ce que la nuit peut rendre à qui s’est donné la peine de l’accompagner dans sa course, quand elle tremblait sous les premiers assauts du jour… Bientôt par la magie et les bienfaits du hasard ou bien de la chance, je vais peut-être pouvoir, deux années durant, prendre le temps d’écrire un premier roman, peut-être sur le mode d’écriture qui me fait écrire ces mots. Je sais bien que la poésie c’est d’abord ce devoir d’école que beaucoup haïssent, parce qu’il fallait apprendre par cœur des mots qu’on ne comprenait pas toujours pour les réciter, en tremblant pour les plus timides, en nuances pour les connaisseurs, à l’instituteur et aux autre écoliers… ces poèmes dont on se souvient souvent d’une images qui nous a frappés, et puis le nom du poète, qu’il fallait souligner : Jacques Prévert, Paul Éluard, Robert Desnos… Ma poésie à présent je la considère comme un tableau achevé, signé, encadré. Je ne me sens pas moins talentueux que Prévert, ni moins audacieux que Desnos, ni même moins amoureux que Paul Éluard. Mais en perspective comme un coucher de soleil sur la mer je sens déjà venir le renouveau à l’horizon : si écrire des poèmes c’est être poète alors écrire un roman ce sera être romancier, j’ai le sentiment d’écrire veillé par le lys, la rose, et le lilas, et dans mes veines un peu du parfum de Grenouille que j’ai du boire un jour. Écrire de la poésie, pour moi, c’était comme me hisser sur une paroi abrupte, pour dire du mieux que je pouvais mes sentiments, laissant des passages métaphysiques, de petites serrures chamaniques pour qui voudrait dénicher leurs clés, laissant de petites énigmes et de grands mystères le long des mots en espérant réussir un joli livre : Je voulais qu’à coté de Prévert, si je pouvais emporter mes lecteurs et mes lectrices aussi loin qu’il m’a emporté dans ses Paroles ; je voulais qu’a côté d’Éluard, si j’avais été aussi amoureux que lui ; je voulais qu’à un livre de Desnos, si j’avais résisté au moins presque comme lui ; je voulais qu’au milieu de ces trois auteurs, si mes desseins étaient aussi jolis que les leurs, se trouve dans quelques bibliothèques du monde un livre de cent quarante pages que j’avais écrit et puis, pourquoi pas, encore quelques autres...


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