Le crâne ancestral

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Un peu de mon histoire / Les heures téméraires

Romain 
publié le 04 August 2009 17:47 de 90.26.242.[...]
   

La pluie battait le pavé. Je marchais, j’avais froid, j’avais faim. Je me suis assis sur un petit muret devant la gare. Une passante, qui sortait de la boulangerie avec deux baguettes à la main, en passant m’offrit l’une des deux. Je devais avoir l’air de quelqu’un qui av ait faim. Et, oui, j’avais faim. J’ai arraché un morceau de pain, l’ai avalé rapidement. Est-ce que j’ai pensé qu’il devait y avoir autre part dans la ville quelqu’un qui comme moi aurait besoin d’un morceau de pain, je n’en sais rien, mais j’ai laissé le reste de la baguette sur le muret, ce que j’allais regretter le lendemain, tiraillé par une faim qui ne cessait de croître. Mais je n’ai pas mendié, je n’en avais peut-être pas la force, je rêvais d’une bonne bière, d’un bon casse-dalle, d’une chambre chauffée. Un soir, toujours aux environs de la gare, j’ai cherché un immeuble où je pourrais m’abriter pour la nuit. J’en ai bien trouvé un mais la porte d’entrée n’était ouvrable qu’avec une clé. J’ai attendu un peu. Il pleuvait. Il faisait froid. Et puis un homme est sorti de l’immeuble. Il m’a demandé si j’avais oublié mes clés. Je lui ai répondu que oui. Il a tenu la porte le temps que je passe : j’avais enfin trouvé un endroit chaud pour dormir. Je me suis dirigé vers l’ascenseur, y suis entré, et j’ai choisi le huitième étage, comme le chiffre huit m’accompagnait depuis quelques temps : les huit œuvres, que j’étais en train de réaliser à l’époque où je me suis retrouvé à la rue, les huit œuvres, et l’une d’elles était un chat-grenouille, bleu, une œuvre du hasard, née d’une tache de peinture sous un drap blanc sur lequel j’avais renversé le reste d’un pot de peinture bleue. Je passais à l’époque des heures entières, dans mon atelier, à clouer, à ficeler des morceaux de bois que j’ai fini par tolérer, bien plus tard après que je les ai brûlées, comme des œuvres d’art. Elles étaient une représentation symbolique de la torture, c’étaient des colonnes de bois que j’avais torturé, lacéré, cloué, ficelé, brûlé. Il y avait du noir, du rouge, je rentrais parfois au beau milieu de la nuit et avant de dormir j’allais passer un coup de peinture, éclairé par un projecteur assez puissant. J’assistais la plupart du temps quasiment seul aux installations successives que je réalisais, et quand durant le jour je présentais mon travail les éloges n’étaient pas fréquents : comment peut-on faire l’éloge d’une œuvre qui représente, même de manière très symbolique, une brûlée vive ? Pendant que je marchais dans les rues de la ville, je n’arrivais pas (ce que je réussis plus tard) à prendre suffisamment de recul concernant mon travail. Tout était trop trouble, j’essayais de réfléchir au sens et à l’importance de l’art, mais l’énergie qui m’enveloppait était sans lumière, et cela se reflétait sur mon travail puisque le résultat aux yeux des spectateurs était plutôt de l’ordre de l’inachevé. J’étais entouré de mort et j’avais besoin de m’extraire de cela en me disant que c’était impossible, en me disant que le dernier de sentiments positifs avait quitté mon âme, et que je ne pouvais plus compter que sur moi-même. Peut-être vous demandez-vous pourquoi j’’écris cela, et la raison pour laquelle je reviens sur ces événements… Sans doute parce que j’ai besoin de partager quelque chose, ou peut-être est-ce un acte altruiste qui a comme objectif de témoigner que la lumière finit toujours par revenir, même quand on croit l’avoir perdue à jamais. Que ce que l’on vit une fois, une fois qu’on a passé l’étape, on s’en souvient presque avec plaisir… Mes œuvres me dégoûtaient par moments, et le plus insupportable était de ne pas parvenir à avoir moi-même un regard objectif sur elles. J’avais besoin du regard des autres, et surtout j’avais besoin qu’on m’explique mes œuvres, comme si elles s’étaient réalisées d’elle mêmes, comme une sorte de nécessité de la matière qui se servait de moi comme d’un outil de travail, j’étais au service de l’art, avec comme devoir de mettre quelque chose là où il n’y avait rien, c’était comme si j’extrayais quelque chose pour le manufacturer ensuite, comme si je sortais quelque chose du néant, qui aurait très bien pu être joli, mais que je devais retirer à tout prix pour le transformer ensuite. Un jour tous mes morceaux de bois sont devenus blancs sous l’effet du pinceau, un autre jour mon plan de travail est devenu une œuvre d’art à part entière. En voici l’interprétation que j’en ai fait : une nouvelle version de la chute des tours jumelles. La réalité artistique, ou pataphysique, c’est comme on voudra, était la suivante : l’une des deux tours, plus petite que l’autre, est tombée comme un domino sur la seconde, et le passage que je décrivais dans mon œuvre était l’instant juste avant le contact des deux tours. Une autre œuvre que j’avais nommé antéchrist parce qu’elle était un contre-symbole du Christ sur la croix, était ainsi faite : j’avais croisé des morceaux de bois de tailles identiques au milieu d’une colonne de bois, j’avais enroulé de la ficèle en faisant se toucher chaque « ligne » sur la partie supérieure de la colonne, et j’avais planté comme pour représenter des boutons de chemise des clous aux têtes larges sur une bonne partie de la hauteur de la colonne. Ainsi, le personnage et l’instrument de torture se confondaient sur un même objet. J’étais à Nancy et je ne parvenais pas à trouver un sens ou une part artistique à mes œuvres. J’avais faim et je ne trouvais pas bien la lumière. Après être sorti du huitième étage de l’hôtel où j’avais passé la nuit, et après avoir salué une jolie locataire de cet étage, je suis retourné en ville. Je me suis mis assis sur un banc le long d’une allée assez jolie, dominée par le blanc de la pierre qui la constituait. Je n’avais aucune idée du lieu où je pourrais trouver de l’eau (j’ai su par la suite que j’aurais pu en trouver à la gare), alors j’apprivoisais le froid sans même penser à rentrer chez l’ami qui m’hébergeait avant mon départ pour la rue. Sans penser non plus, dans l’état de démence dans lequel je me trouvais, que mes proches se faisaient un sang d’encre parce qu’ils me savaient parti au hasard (ils ont même pensé que j’avais pu repartir en Italie, ayant parlé d’y retourné peu de temps avant mon départ). Je suis allé dans un bar, j’ai bu une bière. Aussi bonne que celle qu’on avait partagé dans mon atelier (si tu te souviens, Olivier ?), quand il était venu photographier mes emprunts au « néant ». J’ai réappris à écrire en pratiquant les arts plastiques : de la même manière qu’en guitariste je pourrais désapprendre à jouer pour changer de jeu, j’ai désappris et réappris à écrire au fil de l’art. Quand je suis rentré chez mon ami, le soir d’une sorte d’ultime effort pour retrouver la chaleur d’un appartement, sa porte était entr’ouverte et il dormait déjà. J’ai mangé un peu. Nous étions aux environs de la Saint-Nicolas. Quand je repense à ces heures là, je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui les vivent depuis des années. Un après-midi que je m’étais posé sur les escaliers près de la gare, un homme s’est approché de moi avec un regard plus lumineux que jamais, et il m’a tendu, tout sourire, une pièce de deux euros. L’ayant remercié, je me suis rendu dans une pâtisserie et j’ai acheté un pain au chocolat : le meilleur, enfin, l’un des deux meilleurs de ma vie. Épicure devait avoir raison : pour profiter pleinement des choses, il faut parfois aussi savoir s’en priver.

Mes œuvres ont donc été éphémères, mais si j’ai pris le temps, en février 2007, d’en exposer une partie. Je les ai toutes titrées. Ainsi, n’ont pas échappé aux flammes : La croix de Galilée, Le lit du Nil, Les ceintures de mégarde n° 1, 2 et 3, l’Ardillon des trois ceintures, La roue allongée, Le rêve vu depuis la chaise, Une idée de l’ange Gabriel, La République anarchiste, Le vin de sang, La sorcière d’astéroïdes, L’Eure-et-Noire, Le tapis de ma salle de bain imaginaire, Jean, et Le chapeau de la République anarchiste.


Alors que je raconte ce petit morceau de mon histoire, la nuit est tombée, voici au moins trois heures déjà. J’écoute Pascal Obispo, Alain Souchon depuis une heure environ… Je me laisse transporter par la musique, alternant les cafés et les balades sous les étoiles. Ce n’est pas ma première soirée comme celle-ci, j’écoute les étoiles, je regarde la lune, près d’un cœur qui se rapproche. Là-bas, tout en bas dans le village, l’eau ruisselle en cascades et le vent tient en éveil les feuilles de peupliers semés, plantés il y a quatre ou cinq ans, sur ce chemin qui se montrait ravissant l’automne venu : vous savez, les feuilles rouges des peupliers qui parsèment les routes qu’on aime tant parcourir à la saison des premières neiges… Ça sent le savon, ce pourrait être un parfum, avec cette odeur là… Je suis encore éveillé, j’ai le corps courbé pour pouvoir écrire, je m’en aperçois à peine la musique s’est arrêtée… Le silence est bon à boire. La musique est bonne pour la mémoire. Le café aussi, paraît-il. La petite souris aux deux clics semble neuve, elle m’a pourtant déjà accompagné dans bien des écritures, fidèle complice qu’on tient dans la main quand on est écrivain, et qu’on écrit à la machine, la nuit venue, quand le pêcheur à la ligne qui a tenu sa canne à pêche toute la journée est déjà emporté dans les flots des nuages violets : le soleil au bord de la rivière l’a ébloui durant l’après-midi et il continue de colorer ses songes… Dehors, la nuit se fait petite pour égaler l’étendue de mon corps puis elle me fait toucher avec elle à sa propre immensité. À cette heure tout le monde dort, j’ai peur de réveiller quelqu’un en pianotant un peu trop fort sur les touches. Dans la forêt, les animaux sauvages se sont approchés du chemin tant emprunté par les promeneurs, ils vont s’y poser, après les courses successives de la journée, dérangés par les rares cueilleurs de champignons (nous sommes à la troisième minute du premier août). C’est la nuit et j’ai le temps de veiller, comme un lion, sur un monde paisible, sur un monde endormi, sur un monde qui ignore ce que la nuit peut rendre à qui s’est donné la peine de l’accompagner dans sa course, quand elle tremblait sous les premiers assauts du jour… Bientôt par la magie et les bienfaits du hasard ou bien de la chance, je vais peut-être pouvoir, deux années durant, prendre le temps d’écrire un premier roman, peut-être sur le mode d’écriture qui me fait écrire ces mots. Je sais bien que la poésie c’est d’abord ce devoir d’école que beaucoup haïssent, parce qu’il fallait apprendre par cœur des mots qu’on ne comprenait pas toujours pour les réciter, en tremblant pour les plus timides, en nuances pour les connaisseurs, à l’instituteur et aux autre écoliers… ces poèmes dont on se souvient souvent d’une images qui nous a frappés, et puis le nom du poète, qu’il fallait souligner : Jacques Prévert, Paul Éluard, Robert Desnos… La poésie (ma poésie) à présent je la considère comme un tableau achevé, signé, encadré. Je ne me sens pas moins talentueux que Prévert, ni moins audacieux que Desnos, ni même moins amoureux que Paul Éluard. Mais en perspective comme un couché de soleil sur la mer je sens déjà venir le renouveau à l’horizon : si écrire des poèmes c’est être poète alors écrire un roman ce sera être romancier, j’ai le sentiment d’écrire veillé par le lys, la rose, et le lilas, et dans mes veines un peu du parfum de Grenouille que j’ai du boire un jour (pareilles folies j’ai du boire un breuvage à la noix, pareilles folies quel esprit veillait donc sur moi ?). Écrire de la poésie, pour moi, c’était comme me hisser sur une paroi abrupte, pour dire du mieux que je pouvais mes sentiments, laissant des passages métaphysiques, de petites serrures chamaniques pour qui voudrait dénicher leurs clés, laissant de petites énigmes et de grands mystères le longs des mots en espérant réussir un joli livre : Je voulais qu’à coté de Prévert, si je pouvais emporter mes lecteurs et mes lectrices aussi loin qu’il m’a emporté dans ses Paroles ; je voulais qu’a côté d’Éluard, si j’avais été aussi amoureux que lui ; je voulais qu’à un livre de Desnos, si j’avais résisté au moins presque comme lui ; je voulais qu’au milieu de ces trois auteurs, si mes desseins étaient aussi jolis que les leurs, se trouve dans quelques bibliothèques du monde un livre de cent quarante pages que j’avais écrit et puis, pourquoi pas, encore quelques autres. Je voulais me battre pour qu’il soit encore possible d’être poète à vingt ans.