Le crâne ancestral

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Prose fraîche ©

Romain HENTZY 
publié le 14 April 2010 15:48 de 90.26.199.[...]
   

Poème du 15 mars

Les roses ô les roses mars discret opportun
Les roses ô les roses qui poussaient sur le chemin
Les roses ô les roses quand on voyait la musique
Les roses ô les roses dans un jardin d’Amérique

La prose ô la prose quand elle délie les langues
La prose ô la prose quand les jolies filles haranguent
La prose ô la prose dans la piété et le silence
La prose ô la prose quand les mariées s’avancent

L’amertume ô la mer quand elle s’angoisse en mourant
L’amertume ô la mer sur les rochers en sang
L’amertume ô la mer qui s’amène en Guérande
L’amertume ô la mer quand les bateaux descendent

Et les écumes quand elles se jettent dans les flots
Et les écumes mariées ici bas à d’autres halos
Et les écumes sur les vagues méchantes et cruelles
Qui emportent cent marins hier sur les caravelles



Au Bord De L’Océan

La mer fait des remous à l’horizon de mes rêves. Sereine, la plage devant moi modèle le paysage d’une étendue presque parfaite, et quelques mouettes s’amusent à taquiner le ciel d’un vol sans danger, remarquable, blanc. Avec moi j’ai emporté Ted, un petit chien que j’avais trouvé un jour au bord de la route alors qu’il gambadait, un peu perdu, vers une destination inconnue. Sa destination a donc été mon appartement. Je suis là à passer ma main dans le sable, à observer le ciel et la mer, rêveur, mélancolique ou heureux, sentant de moi s’éloigner les dangers d’autrefois. Des marcheurs au loin s’approchent, lentement, très lentement. L’Atlantique en ce début de printemps est comme un messager de paix, de silence, d’éternité. Je suis arrivé à la fin de la montée de la marée, sous un ciel bleu à peine parsemé de quelques petits nuages, et j’ai profité du calme du lieu pour me contenter d’observer le paysage. J’attendais depuis plusieurs mois de revoir l’Atlantique, et à présent plus rien ne me manque, j’irai dans la soirée boire une bière noire ou un verre d’hydromel en ville, à Nantes ou à Saint-Malo, à moins que j’aille un peu plus vers le sud. Je ferai peut-être une rencontre opportune, heureuse, et je ne serai pas seul durant la longue soirée qui s’annonce. Je vais profiter de mon séjour pour faire un tour en mer sur un bateau à voile, je ferai un tour par quelques ports pour voir quelques vieux gréements, et puis je marcherai où le vent me mènera, et contre le vent parfois, respirant l’air salé de ce côté ouest de la France… J’ai emporté avec moi un livre de René Char que j’ouvre à cet instant, il s’appelle Fureur et Mystère et m’a déjà emporté dans un monde à peine lointain, la dernière guerre, vue par un Résistant, qui n’avait pas beaucoup de temps pour écrire mais qui, profitant d’un moment de solitude, passait quelques instants à relater des faits de guerre, des réflexions sur le poète et la poésie, réflexions qui tombent au bon moment, quand on finit par ne plus trouver de sens ou d’intérêt à son travail, poète, artisan des rimes, alchimiste du verbe et de la métaphore, apiculteur se faisant piquer par les rimes, menuisier polissant et vernissant des mots usés, berger veillant sur un cheptel de poèmes vivants, poète, métier où l’on ne reste pas toujours pour l’exercer dans les sillons du langage et de l’écriture… Il faut savoir aussi aller se nourrir ailleurs, essayer d’autres métiers, d’autres activités qui nourriront la prose, embelliront les vers, feront naître des rimes, allongeront ou raccourciront les poèmes, me rapprocheront de la grande poésie, celle d’un Baudelaire ou d’un Lautréamont, continuer le travail, ne pas savoir si un jour ou l’autre l’on ne va pas achever le travail poétique, passer à la nouvelle, au roman ou à autre chose. Les mouettes s’emmêlent dans le ciel, se parlent, semblent s’immobiliser puis reprennent de plus belle, les vagues continuent leur va et vient incessant, paisible, infini… La mer est comme un poème, immense, mouvant, vivant, regorgeant de trésors vus ou insoupçonnés, de bateaux coulés, de coquillages, de poissons rares, de prédateurs, de coraux, de muses et de sirènes, la mer comme un poème de Prévert, la mer comme une prose de Cendrars, la mer la mer qui emporte les voyageurs pour un jour ou pour toujours, et qui étend les rêves des hommes, réveille aussi leurs terreurs, la mer qui me caresse l’âme aujourd’hui en laissant le vent souffler sur les pages du livre et le refermer. Les marcheurs que je voyais au loin ne sont maintenant plus qu’à une trentaine de mètres, c’est un jeune couple marchant au rythme des vagues, les yeux vers le sable, rarement vers le ciel, sans parole, semble-t-il moins en paix que moi à l’heure où je le vois arriver. J’ai une orange dans ma poche, quelques sous dans mon portefeuille, un porte-clef avec la clé de mon appartement, et puis le billet de train légèrement déchiré que j’ai pris le temps de plier en marchant depuis la gare vers la plage. Le cri des mouettes m’éveille à leur curiosité, elles passent au-dessus de moi et semblent regarder mon livre, en discutant gaiement, en riant peut-être… Les jeunes marcheurs passent devant moi, je reçois comme un sourire de la jeune fille auquel je réponds, et je les vois partir ensemble vers mon oubli. Je repense à mon jardin que quelques herbes nouvelles parsèment durant mon absence, et que j’enlèverai à mon retour. Je pense aux abeilles dont il faudra bientôt s’occuper. Et puis de nombreuses musiques écoutées durant l’hiver semblent éveiller en moi des mots que je ne soupçonnais pas avant, j’ai le sentiment d’être un pèlerin de Compostelle sorti des sentiers battus, arrivé à Nantes plutôt qu’à Saint-Jacques, arrivé près de l’immensité de l’océan plutôt que devant une église. J’ai tout mon temps, et dans mon esprit l’air qui passe sur le sable a quelque chose de sucré, de doucement acidulé, de parfaitement apaisant. Et comme je ferme le récit de mon histoire de ce jour, peu à peu je reviens à moi, sors de ce songe où tout comme vous je me croyais au bord de la mer, tant la distance dans le réel peut-être réduite par le rêve, et je passe un instant près de vous à respirer l’océan – avant de rouvrir les yeux.



Paysages glanés

Sur un fleuve une rose se promène et parfume la ville
Elle passe près de chez le parfumeur en lui souriant
Elle plonge entre les flots amoureuse et civile
Une rose du jardin de Whitman une rose c’est marrant

Un pivert prend son envol avec de la sciure sur les plumes
Se laisse caresser par le vent et siffle sur les chrysanthèmes
Un pivert c’est drôle un pivert sorti du sommeil de l’enclume
Qui tout le jour se plaît à voir les jardiniers qui sèment

Une étoile sautille d’un cosmos à une galaxie lointaine
En chantant le temps des cerises à Neptune et à la Lune
Et se pose sans qu’on s’en aperçoive au-dessus de la Seine
C’est drôle une étoile quand elle éclaire les aquatiques dunes

Un marin hisse la voile d’un voilier blanc comme la neige
S’allument dans ses yeux les tempêtes vues autrefois
Parmi les flots avec d’autres marins venus d’Ariège
Quand les vivres manquaient il ne restait plus un petit pois

Un musicien joue de la flûte assis sur un coussin déchiré
Il siffle un air que tu connaissais avant le début de la douleur
Un musicien c’est drôle un musicien sur un coussin dépareillé
Qui tient dans ses mains une flûte de toutes les couleurs

Un barrage craque là-bas et l’eau envahit les cités désertées
Un barrage un peu trop fragile que vous aviez visité
Personne ne s’en aperçoit et l’eau déchire les clochers
Personne ne s’en aperçoit et pourtant jusqu’en Méditerranée

Dans un moulin une meunière sous l’orage regarde la foudre
La rivière déborde et la roue à eau sous l’éclair s’emballe
Dans un moulin le vent ouvre la porte et s’envole la poudre
Quand l’orage cesse le soleil revient et on le sait et on en parle

Un pivert attrape une rose qui flottait sur un fleuve sur la Seine
Et rejoint son étoile occupée à veiller sur les marins
Un pivert attrape une rose et puis gentiment te l’amène
Il porte la fleur dans son bec et tu tiens l’oiseau dans ta main

Un musicien dans une cité désertée est emporté par une vague
Qui emporte sa flûte jusqu’au moulin de Meaulnes-sur-Ivoire
Un musicien qu’on connaissait à Nantes et à Copenhague
Et qui laisse en héritage sa flûte en bois et cette petite histoire



Dieu ou pas

Face à des rocs pointus et coupants, ignorances exprimées librement
Face à des herbes carnivores, exprimant méchamment leur poison
Se trouvent parfois dans mon cœur, comme des épines dans le sang
Et dans ma plume qui se veut libre, des cages cyniques et des prisons

Alors, n’ayant pas toujours la puissance des chevaliers les plus vaillants
Des énergies m’envahissent, des portes se ferment, des armes fleurissent
Et se lève, diabolique et presque souverain, le plus mauvais des vents
M’enivrant d’un mauvais vin tiède, s’arrangeant pour que force vieillisse

Je vais alors par les chemins, cherche pendant l’orage le retour du printemps
Et je gratte à ma guitare, pour me préserver des infamies les plus sournoises
Et j’ouvre de vieux livres, pour résister aux assauts de ces tristes Temps
Où comme des furies aux mouvements latents, et venant de noires vases

S’amènent avec une insipide malice, venant d’êtres malveillants, les vifs sermons
Qui pour trahir mon âme et corrompre sans remords mes plus nobles desseins
Jouent des instruments les plus diaboliques et me passent, vengeurs, un savon
Afin sans doute, Belzébuth entre leurs mains, de me conduire en leur doit chemin

Je suis alors sous les foudres d’un singulier manque d’humanité, qu’avanie pétrit
Et cherche dans la musique un répit abîmé et blessé par leurs longues griffes
Je me promène d’une cité poétique à un oasis céleste semble-t-il jamais tari
Et vois s’élever, riches de ma patience généreuse, leurs improbables ifs

« Amen » entre eux me fait voir les fils qui les relie, et l’esprit qui les contient
Qu’ils soient pratiquants des églises ou bien prétendument ennemis du déisme
Je veille sur le retour de l’aurore, et les spolie un jour s’ils s’arment contre les miens
Mais sais aussi, somme toute, qu’en un palais du cœur, qui est aussi le plus beau prisme

Nous sommes tous réunis, dans ce temple, vivants piliers qu’un noir passé parfois
A corrompu et rendu à de cuisants desseins, amenant entre nous discorde et tourmentes
Obligeant certains, au diable leur soit disant-bonne foi, à n’être bien qu’ils veillent sur les lois
Que de piètres juges, digérés en de percluses pensées, éloignés des méditations savantes

Et qu’une destinée tout aussi grandiose, car l’erreur est humaine, attend en son royaume.