Greg.H exil en nuit



Robert Heintz



par GregH

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Robert Heintz par GregH

Portrait d’un mec, qui a parfaitement sa place dans ce que je nommerais la légende humaine.

Non pas dans un livre d’histoire, mais dans le grand grimoire de ceux qui pensent humanité,

qui vivent l’humanité, qui transpirent l’humanité.

C’est un philosophe de la plus belle espèce, de ceux qui n’ont jamais eu besoin d’écrire leur philosophie pour la vivre.

Ainsi il m’incombe de vous transmettre ce qu’il m’a confié (un juste héritage) c’est à dire la foi de l’ermite, la résistance du charbonnier, la révolte d’une tempête. Toute sa philosophie repose sur l’adoration des choses et dans leur contemplation.

J’aurais pu me borner simplement à vous retransmettre ses pensées sans dresser son portrait.

Mais qu’il est plaisant d’admirer l’arbre d’où provient ce fruit sublime…

Il est né pendant une guerre, une guerre de plus…

Dans une zone franche, sous une tente de déporté sans doute, déporté déjà !

Vint la libération de son pays, et sa mère, - femme au caractère fort- rejoint son heimat, un Strasbourg éteint, déconstruit de toute part. Elle s’installe avec ses trois marmots (Bob est le cadet) dans les baraquement US quartier de l’orangerie en bordure du quartier des quinze.

Une enfance comme une autre, sauf que celle-ci est vraiment chouette, c’est qu’en ces temps de reconstruction les terrains de jeu s’étendent sur des kilomètres.

Un immense parc pour s’évader, c’est l’aventure partout, comme de partir à l’assaut des bunkers désertés, des maisons désolées ou plus personne n’habite, car plus personne n’y est plus jamais de loin rentré…

Le petit Bob n’aime pas trop les bandes, il confirme l’intime pensée de Brassens : Quand on est plus de quatre on est une bande de cons ! Hé bien d’ami, il n’en a qu’un, le fidèle R., et déjà Bob cultive un goût pour l’autre, celui qui nous ressemble mais qui est pourtant différent, car si Bob habite le baraquement, R habite les beaux quartiers. Amitié puissante mais vite enterrée car R. se noie dans le lac gelé de l’orangerie.

Il se console, tourne la page, l’école ça va, surtout les mathématiques et son maître est un être d’une richesse exceptionnelle, nombre d’anecdotes entourent son bon souvenir… Par exemple, se maître distribuait des bons points, jusque là c’est parfaitement banal, ce qu’il a d’extraordinaire c’est que ces bons points vous octroyaient une heure de liberté en classe et c’est à l’élève gratifié d’en choisir le moment…

Et l’enfance se passe, et bientôt revient la guerre, les petits amours fleurissent, Bob après un apprentissage passionnant devient cheminot, il assure le Strasbourg-Paris et ce pendant quatre ans. Il reçoit quelque fois un blâme public pour cause de désertion, car une fois son train rentré en gare Bob à la découverte du ventre de Paris. En émerveillement devant les danseurs du châtelet, dont il admire les corps gracieux. La Soul, le Jazz… Les halles de Paris, une véritable cours des miracles cette affaire là, c’est du Zola les gars ! Où le dernier des paumés est une légende jusqu’à sa poubelle, où le rentier en haut de forme, après une nuit bien arrosée façon Cancan et Flonflon, ronfle sur un clodo, la volaille caquette, ça sent le frais fromage et le lard fumé. Mais merde, elle est passée où la vie ?

Bob profite que sa sœur se soit acoquinée avec un danseur, pour se faire l’ami du milieu lumineux des arts. Il sera d’ailleurs figurant dans quelques films aux côtés du père Brasseur, ou de Bardot – dans Candide- et de Cassel.

Et le voilà… l’Algérie, pendant 18 longs mois, il n’y a rien à en retenir, pas de traumatisme particulier et puis comme par hasard il y avait toujours un piano ou une fille quelque part. Quelques accrochages bien entendu avec un capo des dragons, pas une mince cette affaire - C’était pas un petit c’ui là !

La guerre finie, Bob vagabonde, il s’abreuve de romans classiques et vit chez sa sœur à Strasbourg. Il reprend finalement le train pour Paris, il répond à une annonce d’Essilor concernant un stage de formation. Et l’optique devient une passion, une seconde nature, il étudie au frais de longues nuits les techniques et les verres. C’est un expert quand il revient s’installer à Strasbourg, il est le prince de la Dioptrie, il a pignon sur rue, et règne sur tout un département de cataractes… arg ! Et puis, jamais en reste d’aventure, il abandonne ses lunettes et prend affaires sur affaires, une boite de nuit à Damstein, plusieurs restaurants et une entreprise de machines à café qu’il saura faire fructifier, il sera riche, très riche… Finalement, volontairement ou non, tout s’effondre, las de se pourrir, las de fréquenter un milieu de tordus, il se contente d’un petit restaurant Au passage. Plus libre, il étudie la peinture comme jadis l’optique, en quelque sorte il se pose et reprend le long cours de ses observations. Il reçoit dans sa gargote des musiciens de passage, se lie de passion commune avec des artistes, poètes et farfelus en tout genre… Il passe de l’autre coté du miroir.

J’aurais pu en dire d’avantage, mais ce n’est pas à moi de vous confier tous les secrets de son cœur, allez donc lui demander vous même, aujourd’hui il officie : restaurant au tonnelet rouge rue du même nom à Strasbourg la vieille.


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Août 2006 lipsheim.org